CitaƟon: Boivin, Élodie. Impress Genetic Inc. ActuSF, 2015. Copyright 2017 Elodie Boivin. Posted with permission from Elodie Boivin. This short story may be downloaded for educational use only. Any other use requires prior permission of Elodie Boivin.
IMPRESS GENETIC INC. Élodie Boivin — Foutue vie ! pesta Léonard en entrant dans la chambre. Devoir se taper une énième soirée de gala récompensant cette teigne d’Éléonore, c’était bien le comble ! Elle recevait quoi la Star, ce soir ? Le prix Nobel ? Il lui faudrait sourire à tous ces scientifiques bouffis d’arrogance qui le regarderaient de haut, lui, la larme à l’œil et le teint rose de fierté, parfaite caricature du petit mari en extase devant les exploits de sa femme. Il devrait serrer des mains en écoutant les compliments élogieux, répéter à l’envi combien il avait de la chance d’avoir une épouse pareille, pis, acquiescer que sa femme était un génie. — T’en foutrais moi, du génie, ragea-t-il en se déshabillant pour aller prendre une douche. Elle lui avait bien fait comprendre qu’elle n’accepterait aucun refus, qu’il se devait de l’épauler et au diable ses petites crises existentielles de mari incompris et insatisfait. « Je n’y peux rien si tu es frustré », lui avait-elle lancé du haut de sa suffisance avant de sortir chercher la nounou. — Connasse, siffla-t-il entre ses dents. Comme s’il n’était que sa chose, sans volonté propre. Lui-même était plutôt brillant et aurait pu être reconnu pour certains de ses travaux dans les hautes sphères, si seulement son égoïste de femme n’avait pas tout récupéré pour elle. Pourquoi tenait-elle tant à l’avoir à ses côtés d’ailleurs, alors que sa
maîtresse, sa brillante collègue à la chevelure flamboyante et aux jambes interminables — qu’elle avait dû avoir à un prix exorbitant — serait là à se trémousser, avec ses grands yeux de merlan frit morts d’amour, lui décochant, à lui, des regards de rottweiler agressif et conquérant ? Léonard soupira sous l’eau chaude. Il se remémora les soirées où Éléonore rentrait encore à la maison avant d’être bien trop obnubilée avec ce projet qui ferait d’elle une femme célèbre, cette scientifique réputée, vénérée, adulée. Il y avait de ça une éternité. Aujourd’hui, elle ne rêvait et ne vivait plus que pour sa science, « son grand chamboulement » comme elle l’appelait — et sa foutue rouquine. Ensemble, elles conquéraient le monde, le remodelaient selon leurs caprices telles des déesses antiques. Fidèles amies, magiciennes gémellaires ou âmes sœurs, chacune n’existait que pour satisfaire l’autre. « Mais je suis là, moi », avait gémi Léonard — gémissement qu’il regretterait jusqu’à la fin des temps. Particulièrement lorsque Éléonore lui avait répondu, avec ce petit pli méprisant au coin de sa bouche : « Allons Léo, tu sais comme moi que tu ne fais plus le poids... Elle par contre, une vraie tigresse », avait-elle précisé, enfonçant un peu plus le clou de l’infamie... Elle lui avait souri de toutes ses dents qu’elle avait d’une blancheur parfaite, puis s’était désintéressée de lui comme à son habitude. — Pétasse ! cria Léonard. Eau froide, ajouta-t-il à l’intention de la douche qui s’exécuta immédiatement. L’effet frigorifiant lui calma temporairement les nerfs. Il sortit, mit un short et se pencha vers le miroir pour observer les traces inexistantes de son vieillissement. À 45 ans, il avait encore fière allure. Comme si
l’âge avait encore quelque chose à voir avec leur existence, comme si le passage des années altérait toujours la jeunesse ! Depuis longtemps déjà, la simple expression « espérance de vie » n’avait plus aucun sens. Il commençait tout juste à se raser lorsque sa fille entra en trombe dans la salle de bains en hurlant que son frère lui avait chipé ses yeux roses. Son fils lui emboîtait le pas, menaçant sa sœur qu’elle se prendrait une baffe terrible si elle ne lui rendait pas ses oreilles. — Ça suffit ! cria Léonard. Élior, je t’interdis d’intimider ta sœur ! Redonne-lui ses yeux. Toi Léonie, rends les oreilles à ton frère. Et plus vite que ça ! Les deux enfants obtempérèrent, Élior mit en place ses oreilles de Spock et Léonie récupéra ses yeux roses comme s’ils étaient le trésor le plus précieux qu’elle n’ait jamais eu en sa possession, les déposant délicatement dans une poche de sa robe. — Un bisou et on laisse papa se préparer. — Un bisou ? Certainement pas, père, répondit son fils plein d’aplomb. Elle a pratiquement détruit mes oreilles, je ne pardonnerai pas cet affront. — Oh Élior, pitié, on les réimprimera ! s’écria-t-il. N’en fais pas toute une histoire pour des oreilles de pacotille. — Mais celles-là sont les premières sans nanites. Elles ont une valeur inestimable, tu imagines père, que c’est le tout premier modèle de maman ? Maman. La fabuleuse inventrice de prothèses et autres joyeusetés bionanotechnologiques. Il aurait éprouvé de la fierté pour son fils en pâmoison,
mais il ne voyait que trop bien le chemin tout tracé de mépris de sa femme que Élior emprunterait avec allégresse s’il n’y prenait garde. Sa fille le singea, ce qui fit rire Léonard tant l’imitation était réussie. — Allez, hop, hop, dehors les enfants… Et que je ne vous entende plus. Léonard les regarda sortir bras dessus, bras dessous, réconciliés jusqu’à la prochaine chicane et, de crainte, son cœur se comprima. Ils étaient tellement intelligents. Trop, lui souffla sa petite voix. Sa femme, qui avait tenu à ce que ses enfants soient exceptionnels, n’avait rien trouvé de mieux que d’améliorer leur carte mémoire, faisant fi des interdictions gouvernementales. Il l’entendait encore s’insurger contre ces lois ridicules, des lois qui allaient à l’encontre de sa propre invention. Cobayes... Elle en a fait des cobayes. Léonard réprima un frisson, la peur ouvrit une brèche et s’insinua en lui tel un serpent lové, prêt à croquer de ses canines tranchantes son cœur à l’agonie. C’était toujours pareil lorsqu’il pensait à tout ça. Sa fille avait certes le joli teint de Léonard, sa chevelure noire et la même joie de vivre — joie qu’il avait perdue au fil des ans passés au côté de son épouse égocentrique ; et son fils avait ses yeux foncés et ses fossettes au creux des joues, mais ils commençaient tous deux à se prendre pour des petits génies arrogants et mesquins. Le portrait craché de leur mère. Sauf que d’elle, à part ces traits de caractère déplaisants, ils n’avaient rien, comme si la fabuleuse conceptrice avait voulu rester unique. Ils avaient quelque chose d’effrayant dans leur façon de l’observer quand ils croyaient qu’il ne les regardait pas, mais il les voyait bien l’épier — et d’une manière si dédaigneuse que cela lui filait le bourdon. Comme s’il n’était pas de
leur trempe. Lui, leur propre père. Il y avait dans ces enfants quelque chose de pas tout à fait naturel, comme chez tous les enfants de leur génération peut-être, mais les siens manquaient ostensiblement… d’humanité. Léonard déglutit, terrifié. Éléonore avait réussi à créer des êtres dépourvus de la moindre empathie. Il frissonna encore et se promit de les surveiller de très près. Non, il devait faire quelque chose de plus. Il reprendrait l’éducation de ses enfants, leur enlèverait leur puce estampillée QI SUPÉRIEUR. Peut-être partiraient-ils à l’étranger, là où l’impression était interdite ? Mais ils devraient se cacher au risque de se faire jeter en prison. Il se caressa machinalement la poitrine, sentit sous ses doigts le bord du réceptacle où sa propre puce, sa carte mémoire, palpitait près de son cœur à l’unisson. Il décida qu’il reprendrait le contrôle de sa famille tout en sachant très bien qu’il courrait à sa perte. Ils ne le laisseraient pas faire, ils s’en débarrasseraient sans états d’âme et le remplaceraient par un modèle plus approprié à leurs fantasmes. De ça, il pouvait en mettre sa main à couper. Léonard éclata d’un rire maussade. Sa main à couper. Quel putain de dicton ancestral tout droit sorti d’un autre âge ! Il se rembrunit en repensant à son vieux père. « Drôle d’oiseau », avait-il déclaré lors de sa troisième et dernière rencontre avec Éléonore. Léonard se souvint de son regard déçu et profondément triste. Il avait tapoté l’épaule de son fils, l’avait même un peu étreinte et s’en était allé. Désapprouvant ce choix incongru de l’épouser, elle, la bricoleuse de chimères, son père n’avait plus voulu les côtoyer, effrayé par les perspectives engendrées par cette généticienne infernale. Éléonore n’avait rien fait pour se faire aimer de lui, n’hésitant pas
même à rire de ce vieil homme bigot, épouvanté par l’évolution technologique, englué dans une époque dissoute. Décédé d’un cancer peu de temps après leur mariage, il avait signé une décharge afin de ne pas être réanimé, imprimé, reconstruit. Son père : l’un des derniers humains faits uniquement de chair et de sang. Léonard maudit sa femme pour ses manigances machiavéliques et se planta devant son dressing afin de choisir ce qu’il mettrait pour épater la galerie et la rendre encore plus merveilleuse. « Pour une fois, sois un parfait et charmant petit époux », lui avait-elle ordonné. Je t’emmerde. Et le si charmant petit époux décida de faire un écart avec un remontant. Elle l’avait pourtant prévenu : « Pas ce soir Léonard, pas d’esclandre comme la dernière fois, pas d’alcool, pas de pleurnicheries ni de vulgarité. » Pour lui faire payer le précédent affront et se récupérer une virginité auprès de ses vassaux, elle l’avait déclaré dépressif. Depuis, pour toute l’intelligencia scientifique, derrière leurs sourires de fauxculs, il passait probablement pour le paumé de la pauvre Éléonore. Bande d’enfoirés. Sale petite garce névrosée. — Cleeves ! Cleeves ! s’époumona Léonard, de plus en plus furieux. — Monsieur m’a appelé ? — Va me chercher une bouteille de whisky. — Bien, Monsieur. Le majordome sur roulettes allait partir lorsqu’il se retourna vers Léonard et toussota. — Qu’y a-t-il, Cleeves ?
— Loin de moi l’idée de me mêler de mes affaires, Monsieur, mais vos enfants… — Quoi, mes enfants ? Parle, enfin ! — Ils font des misères au chien, Monsieur. Léonard sortit en trombe de la chambre et se dirigea d’un pas rageur vers la salle de jeux en grommelant qu’ils l’auraient à l’usure, ces petits cons. Il sursauta de trouille en découvrant Élior et Léonie qui, après avoir démantibulé Zardoz, se battaient avec en guise d’armes les pattes de ce pauvre chien qui gémissait au beau milieu de la pièce. Passe encore qu’ils se soient échangé leurs yeux, mais ça ! Le sang de Léonard ne fit qu’un tour. — Non mais vous n’avez pas honte ? Remettez les pattes à ce chien immédiatement ! Ce n’est pas un jouet ! Vous n’aimeriez pas qu’on vous laisse par terre la tête et le tronc privé de vos quatre membres, pas vrai ? Les enfants ne s’arrêtèrent pas pour autant, firent comme si leur père n’existait pas et continuèrent à se taper dessus à coups de patte de chien. Celles-ci commençaient à crépiter, les fils pendouillaient lamentablement hors de leur cavité. — Vous allez le détruire ! geignit-il. — Pas de lézard, maman les réimprimera, s’exclama Léonie en riant. — Oui père, laissez-nous jouer, répliqua Élior, tout rouge. Si maman apprend que vous nous privez d’amusement, elle ne sera pas très contente. Léonard, qui avait depuis longtemps perdu la partie en ce qui concernait l’éducation de ses enfants, battit en retraite — suivi par Cleeves qui arrivait avec
le whisky —, leur criant qu’ils n’étaient que d’ignobles et cruels vauriens de traiter Zardoz ainsi. Leur rire le poursuivit jusque dans sa chambre où il s’enferma à double tour, oubliant ses bonnes résolutions. Il ouvrit la bouteille et se prit une grande lampée à même le goulot. Bordel, quels petits monstres. Il avait pourtant supplié Éléonore de leur serrer la vis mais elle avait haussé les épaules en lui disant de ne pas la déranger dans ses calculs avec des futilités. « Putain Léo, arrête de me faire chier, tu ne vois pas que je bosse, moi ? » avaient été ces mots exacts. Leur dernière bêtise avait quand même ébranlé la confiance de leur brillantissime mère lorsque ses chérubins adorés avaient chipé la clé d’ouverture de l’imprimante et qu’ils s’étaient fabriqué tout un arsenal militaire pour faire sauter l’école. S’il ne s’était pas levé ce matin-là pour prendre un rare petit déjeuner en leur compagnie… Léonard avala une gorgée. Chaque fois qu’il repensait à cet épisode — au grand feu d’artifice qu’il avait réussi à déjouer, aux nombreux meurtres, au scandale qu’il aurait fallu étouffer —, il en avait des sueurs froides. Éléonore ne s’était même pas donné la peine de les punir, trop émerveillée par leur ingéniosité. Bien au contraire, elle l’avait sermonné, lui, de ne pas avoir mieux planqué la clé. Et tout ça devant les enfants…, se remémora-til, amer. — Salope. Il se souvenait pourtant de leur première rencontre, comme il avait été subjugué ! Comme il l’avait aimée cette femme, aussi sublime qu’intelligente. Léonard se rappelait dans les moindres détails ce qu’il avait ressenti lors de cet échange intense. Pendant un très court instant, à peine cinq secondes qui lui
avaient pourtant semblé une éternité, leurs cœurs s’étaient emballés, ils en avaient eu le souffle coupé et leurs âmes s’étaient soudées à jamais. — Nos âmes ! siffla-t-il hargneux. Tu parles d’une connerie. Ils ne s’étaient plus quittés. Il l’avait épaulée dans ses recherches, avait tout sacrifié pour être auprès d’elle. — Je n’étais qu’un pauvre imbécile aveugle, oui, maugréa-t-il. Il l’avait encouragée dans les moments de doute, toujours si nombreux et insolubles. Dieu sait que le chercheur échoue régulièrement avant de connaître la réussite et Léonard en avait été témoin bien plus souvent qu’à son tour. Il l’avait tenue à bout de bras lors de ses dépressions, l’avait dorlotée, consolée, réconfortée, s’oubliant lui-même. Elle l’avait bouffé jusqu’à la moelle, l’avait vidé littéralement de sa vitalité. Il avait été son ami, son mari, son assistant, son psy. Il était devenu l’homme derrière la femme, celui qui reste dans l’ombre ébloui et tétanisé tout à la fois par la lumière de l’aimée auréolée de gloire. Les recherches d’Éléonore en impression 3D avaient révolutionné le monde de la génétique comme celui de la nano, elle avait métamorphosé jusqu’au monde lui-même, devenant le démiurge de l’immortalité. Rien de moins. La rapidité de cette évolution, la transformation profonde de toute la société déroutait toujours autant, et même si on sentait poindre un début d’acceptation à cette nouvelle philosophie, l’on sentait aussi un certain effarement. Le choc de ce changement inspirait aussi bien la crainte que l’excitation, et loin d’être un passage serein vers l’approbation, il restait une longue route avant l’enthousiasme généré par l’idée de l’immortalité. Mais il fallait bien vivre avec son temps, surtout si celui-ci filait vitesse grand V. La mort n’était plus qu’une légende, morte elle-même dans la
poussière des siècles derniers. Seuls les scientifiques en robotique avaient un peu râlé, mais à quoi bon perdre son énergie à tenter d’apprendre à un robot toute la finesse de l’esprit humain, sa complexité morale et sensitive, quand l’inverse était un jeu d’enfant ? « Nous ne sommes pas des robots », répétait pourtant inlassablement Éléonore lors de ses nombreuses conférences de presse. « Nous sommes encore des êtres de chair et de sang », martelait-elle. Elle s’amusait, il le savait, à passer une lame de couteau dans la paume de sa main afin que le sang jaillisse et ajoutait à l’auditoire un « vous voyez ? » victorieux. Cette connasse se prenait pour Dieu. Pour certains, l’impression génétique n’était rien de moins qu’un ersatz de vie, mais pour la grande majorité, c’était une aubaine à saisir à tout prix. Seul hic au tableau d’ailleurs, pensa-t-il. Le prix ! Fallait être foutrement riche pour vivre éternellement. Debout devant son dressing, Léonard hésitait entre deux smokings, celui en soie bleu vibrant et l’autre en lin noir clignotant. Avec le noir, il pourrait porter sa paire de jambes athlétiques, tandis qu’avec le bleu, sa paire de bras musclés et un raccord de pectoraux seraient très seyants. Soudain, en regardant tous ses membres rangés comme autant de pièces de viande dans la chambre froide d’un boucher, un plan sournois, diabolique, digne d’elle, s’incrusta dans sa tête. Et si… Fébrile, il vérifia dans la penderie de sa femme qu’elle avait bien la perruque recherchée et cria victoire lorsqu’il l’a trouva. Il fouilla dans la panoplie des membres d’Éléonore, y choisit une paire de longues jambes au teint pâle, les bras assortis avec des mains menues, une petite poitrine, des fesses voluptueuses et un cou fin. Il s’assit sur son lit pour effectuer les remplacements. Il enleva d’abord sa jambe droite, appuyant sur les deux petites encoches de fermeture,
tourna la cuisse vers la gauche pour la sortir délicatement de son habitacle poli. Les quelques minuscules fils de chair, de nanites et de métal se rétractèrent automatiquement. Il inséra ensuite la longue jambe pâle dont les fils, telles des veines, se lièrent instantanément avec ceux de la cavité de son tronc, déclenchant ainsi le système de sécurité. Il fit de même avec la jambe gauche, puis procéda au changement de ses bras et du reste. Il se leva, s’assura qu’il avait une belle démarche et des mouvements fluides, puis se dirigea vers le grand miroir de la pièce pour admirer le résultat. L’effet était bluffant. Il ajouta la perruque rousse et la vit, elle, la diablesse, la maîtresse de sa chère et tendre. À s’y méprendre ! — Oh Éléonore, tu vas en faire une drôle de tête, ricana-t-il en se dandinant devant la glace, satisfait, voire excité par la ligne sublime de ces seins et la courbure de ces hanches. Il courut à la coiffeuse de sa femme dont il ouvrit les tiroirs avec frénésie pour en extirper des yeux verts, ainsi qu’un petit nez pointu et des lèvres charnues. Il enleva les siens et changea le tout. Parfait ! Enfin presque : sous le déguisement apparaissait toujours sa mâchoire carrée, mais de loin Éléonore n’y verrait que du feu. Il enfila une robe émeraude pailletée, moulante et très courte, y ajouta une écharpe sur ses épaules laiteuses et s’assit dans le fauteuil fleuri, face à la glace en attendant sa princesse pas du tout charmante. Il avala le reste de la bouteille de whisky et sonna Cleeves pour une deuxième tournée. S’adressant au miroir qui lui renvoyait le reflet de la traîtresse, il rit sous cape de sa bonne plaisanterie.
— Ah tu voulais que je sois chic et que je ne te fasse pas honte, que je sois ta petite chose bien sage, bien lisse, mais tu vas voir, chérie, comme je vais te plaire ainsi ! La moitié de la deuxième bouteille était bien entamée lorsqu’il entendit les pas de sa femme dans l’escalier. Il s’empressa de tourner le fauteuil pour faire face à la porte de la chambre afin qu’elle admire son œuvre dès son entrée dans la pièce. — Léo ! aboya-t-elle. C’est moi ! J’espère que tu es prêt, nous sommes attendus ! Éléonore, la grandissime, ouvrit la porte, posa un regard figé sur lui, écarquilla les yeux et murmura : — Charlotte, mais qu’est-ce que tu fais là ? Il souleva sa jupe, lui montra la seule chose qu’il n’avait pas substituée, Éléonore vira au blanc, poussa un son étranglé, porta la main à son cœur et s’écroula à terre. Léonard, qui s’attendait à tout sauf à une apoplexie, se précipita vers elle pour constater qu’elle était bel et bien morte. Il s’agenouilla auprès d’elle et éclata de rire. Ah elle avait l’air maligne maintenant la génialissime fondatrice de l’immortalité ! La sérénissime généticienne, morte d’une crise cardiaque ! Quelle ironie ! Elle qui travaillait justement sur l’impression du cœur, le seul organe dont elle n’avait pas tout à fait percé le secret. Dans un sursaut d’amour oublié, il caressa le visage d’Éléonore qui, de ses yeux vides, le fixait froidement. Il se leva en titubant, se rassit dans le fauteuil et ingurgita le reste du whisky. Il fut tenté de rappeler Cleeves mais s’abstint, car il devait prendre une décision concernant le corps éteint de feu son épouse.
— En panne, serait le mot approprié, gloussa-t-il. Elle avait carrément grillé ! Il lui suffisait d’apporter la dépouille au QG de Impress Genetic Inc., le labo de sa femme. Dans l’heure, son cœur serait remplacé par un composite de nanites et de métal, en attendant l’impression finale. Puis elle renaîtrait de ses cendres tel le phénix par le bouton magique de l’imprimante grâce aux bons soins de sa maîtresse et de ses fidèles toutous. Peutêtre plus tout à fait humaine, mais l’avait-elle seulement été ? — Foutue révolution technologique. Même les connes ne crèvent plus, soupira Léonard, dégoûté. Une idée sournoise envahit subitement son esprit et l’obnubila tant elle était démoniaque. Sans prendre le temps d’y réfléchir, il déshabilla sa femme qu’il démembra rapidement. Il intervertit les longues jambes qu’il avait mises par celles de son épouse, fit de même avec ses bras, ses seins, ses fesses. Les petits clics ! feutrés retentirent, l’assurant que tout était bien branché. Enfin, il enleva sa tête et y posa celle de sa femme. Il ne jeta pas un regard vers le miroir, convaincu du réalisme de ce subterfuge. Il était elle. Mais il lui manquait le principal. Il dégrafa le sexe d’Éléonore, le clippa à la place du sien qu’il cacha dans son armoire sous une pile de chaussettes, avec sa tête. Il contempla avec une joie perverse ce qui restait d’elle, heureux de ce coup du sort qui lui permettait de se venger enfin. De prouver qu’il y avait une faille — et de taille ! — dans les créations abominables d’Éléonore. Il dissimula le tronc sans vie de sa femme sous le lit, lui murmura qu’il l’amènerait à son labo demain. Oui, demain. Peut-être. Pour l’heure, il avait d’autres projets. À lui les ovations, le prestige… et la rouquine !
RkJQdWJsaXNoZXIy NTc4NTAz